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La sonnette (titre provisoire)

La sonnette (titre provisoire)
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La sonnette retentit. La classe de 6ème11 est lâchée par le professeur de biologie. Un troupeau envahit littéralement la cour. C'est l'interclasse. Il faut profiter au maximum des 15 minutes de pause consécutives allouées à ces nouveaux collégiens. Une nouvelle vie pour eux. De nouvelles préoccupations aussi. Les garçons se regroupent entre eux tandis que les filles minaudent dans leur coin. Il est loin le temps de la dînette et des billes, de l'élastique et de la dernière figurine à la mode. A 11 ans on est grands maintenant. Il faut parler en conséquence. Les garçons s'intéressent aux filles, ils en parlent, c'est bien connu. Aujourd'hui Jonathan, Nicolas et Quentin ont décidé de manger avec trois d'entre elles, à midi. Laurie, Camille et Nadia. Chacun s'est mis d'accord sur laquelle choisir. Dieu sait que la séduction n'est pas leur fort, et ils en sont parfaitement conscients. Mais pour l'heure le cours de français les attend, après quoi seulement viendra le meilleur moment de la journée selon eux.

La sonnette retentit. Et c'est la fausse décontraction dissimulant une profonde excitation qui se lit dans la démarche des trois garçons. Ils n'ont d'ailleurs pas si faim que ça. Dans la queue qui les mène au self, ils sortent deux, trois conneries qui arracheront quelques sourires aux filles, mais c'est bien tout. La sensibilité n'a visiblement jamais été un de leurs forts non plus. Et puis ils doivent certainement garder leurs meilleurs vannes pour après. Au menu rien de très appétissant, mais c'est devenu un lieu commun de dire ça. Les filles prennent les aliments possédant le moins de calories possibles. Il ne faut surtout pas hypothéquer ses chances de devenir un jour mannequin pour Elite ou actrice reconnue à travers le monde. Au fond elles n'y croient pas trop mais bon l'espoir fait vivre se disent-elles, même si au même moment ceux qui vivent d'espoir meurent de faim de l'autre côté de la Méditerranée... On appelle ça le capitalisme. Le genre de trucs dont se foutent totalement le trio masculin pour l'instant. Sur le plateau de ces derniers on trouve en revanche quantité de graisse et d'huile. Pas très bon pour le cholestérol tout ça. Les filles qui leur font face sont belles, même en train de mâchouiller leur feuille de salade manifestement pas très fraîche, mais qui aura au moins le mérite d'agir comme un coupe-faim afin d'éviter de prendre du poids. Puis ça sera la cocaïne. Elles sont belles. Le style de filles de 11ans dont on se dit qu'elles feraient pleinement l'affaire de Marc Dutroux. Si tu aimes quelque chose, libère-le. Simplement ne sois pas étonné s'il te revient avec un herpès... Nicolas est vraiment trop con de se foutre des images pareilles dans la tête. Mais ça l'amuse. C'est la société qui veut ça. Les médias. On attend encore et toujours ce moment où l'on rira devant Claire Chazal. Nous sommes des enfants de la télé mais l'émission d'Arthur dans 50 ans n'aura rien à nous montrer car ce sera bien trop horrible pour passer a 20h50. Nicolas divague tout seul au lieu de faire du genou à sa copine d'en face. Il est décidément très con. Très con de ne pas s'apercevoir que son pote, Jonathan, assis à ses côtés, est en train de s'étouffer. Le bougre a un morceau de jambon de Bayonne coincé à son appareil dentaire au fond de sa mâchoire. Le crochet de ferraille situé sur sa molaire, initialement prévu pour son élastique qu'il met le soir, a chopé le bout de jambon. En dehors des repas, la salive est secrétée et déglutie une à trois fois par minute et le débit salivaire d'un adulte est d'environ d'un litre par jour. Jonathan est à cet instant précis en train de battre tous les records. Encore heureux pour lui on salive beaucoup moins en étant assis plutôt que debout ou couché. Il aurait pu dynamiter sa performance s'il s'était levé de sa chaise ou mis à plat ventre sur le sol de la cantine. Bordel il n'arrive pas à attraper ce bout de porc bloqué au fond de sa bouche, la salive redoublant la viscosité de l'aliment qui était en train de gâcher le repas.

Voilà déjà dix minutes qu'il se bat avec son morceau de jambon, incapable de le retirer. Puis il se rend compte combien les musulmans ne sont pas si idiots qu'on nous les décrit. Si seulement il s'était converti à l'islam, ce drame ne serait jamais arrivé. Ils ont beau avoir envoyé des avions dans des tours, il aurait quand même eu droit à son bisou. De toute façon, depuis tout petit on nous apprend à faire des avions en papier qui volent jamais correctement alors faut pas s'étonner après... Et jamais ils ne purent lâcher leurs vannes ultimes. Quinze minutes se sont écoulées et ce malheureux jambon semble avoir élu domicile dans la bouche de Jonathan qui, lui, commence à perdre connaissance, à voir des petites étoiles autour de lui. Puis il prend conscience du spectacle qu'il est en train de donner aux demoiselles qui lui font face. Un visage rouge écarlate congestionné, deux rangées métalliques entre lesquelles un trou noir postillonnant de partout et à l'intérieur duquel une main tente en vain de sortir le bout de viande. Un manuel de management destiné au travail de VRP dit clairement qu'on a pas deux fois la même chance de faire une bonne première impression. Jamais Jonathan ne deviendrait VRP et sa vie amoureuse était foutue. Il se rappelle avoir entendu ça dans Les Portes de la gloire avec Benoît Poelvoorde en fait. D'ailleurs il aime bien cet acteur, il a même un poster de l'affiche de Podium dans sa chambre. Mais là pour le moment, ce qui le préoccupe c'est son morceau de jambon coincé depuis maintenant 25 minutes. Et il ne s'est toujours pas aperçu que les filles étaient parties depuis plus d'un quart d'heure. Il ne va plus très bien même. La séduction n'était effectivement pas leur fort, c'est bien connu. Le spectacle que la plupart aux alentours trouvait drôle était en train de se transformer. Une diminution brutale du débit sanguin cérébral. Il faisait une syncope. Les médecins te diront que cela vient d'une anomalie cardiaque ou vasculaire. Il ne savait pas qu'il avait des problèmes cardiaques. A 11 ans on pense pas tellement à sa santé. C'est bien la dernière chose à laquelle on pense même. Et puis merde. Il est 14h et le cours d'anglais va débuter. Aucun des camarades de classe de Jonathan ne se doutait que sa chaise resterait éternellement inoccupée. La porte se ferme. Et la sonnette retentit.


Morceau du jour : One Self - Bluebird
# Posté le dimanche 08 octobre 2006 10:37
Modifié le lundi 23 juillet 2007 16:20

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