Voici enfin un texte sur Michel Foucault. Peut-être agira-t-il comme une sorte de catharsis afin non seulement de m'en libérer l'esprit mais aussi et surtout pour vous... xD
On l'a traité de marxiste-léniniste, stalinien, gauchiste, marxiste refoulé, communiste anarchiste mais également de libéral, néo-libéral, libertaire, partisan d'extrême droite, fasciste (on avait dit de son livre
Les Mots et les choses qu'il ressemblait au Mein Kampf d'Hitler...). Bref Michel Foucault a traversé toutes les cases de l'échiquier politique sans jamais qu'on puisse authentifier clairement ses positions sur la question. En cela, une pensée qui va au-delà des clivages politiques est une pensée importante puisqu'elle refuse le débat idéologique.
Par son œuvre, Foucault a ainsi marqué au fer son époque. On en a fait un prophète, un gourou, un nouveau maître à penser. Il est par ailleurs étrange de constater avec quel effroi des penseurs comme Foucault, Deleuze ou Derrida ont été érigé en demi-dieux alors même que leurs travaux visaient à justement se défaire et se méfier des pensées aux relents évangélistes. Si bien que Foucault a été pris en grippe par le parti communiste (français et italien) quand il s'est mis à remettre en question certains des écrits de Marx. De son côté Deleuze remuait la scène psychanalytique en s'attaquant à Freud. En somme les deux figures majeures que représentaient Freud et Marx, étaient soudainement critiquées. On préférait ressortir Nietzsche qui, grâce à Deleuze, retrouvait un regain institutionnel au sein de la pensée française. Foucault a donc, sous bien des aspects, adopté une posture en marge de ce qui se faisait dans le champ intellectuel de l'époque.
Et justement, l'œuvre de Michel Foucault s'est attachée à décrire et étudier les minorités. Tout ce qui est hors de la norme. Les fous, les malades, les délinquants. Les fous ils en parlent dans
Histoire de la folie à l'âge classique. Dans cet ouvrage Foucault explique que la folie, son émergence en tant que catégorie médicale, est fortement corrélée au contexte de l'époque, à une série de pratiques. Pour retracer la généalogie de la médicalisation de la folie, Foucault décide de partir du Moyen-Age. A cette époque la folie est conçu comme un surcroît démoniaque à l'œuvre de Dieu. A partir du moment où celle-ci est rattachée à un savoir issu de l'au-delà divin elle est perçue de manière positive. A la Renaissance, une première ligne de partage se réalise entre diverses interprétations de la folie. D'un côté elle reste une figure énigmatique, sorte de lieu impossible à localiser. D'un autre côté, comme l'évoque Erasme avec son
Eloge de la folie, elle commence à être éloigner de la raison. Mais le dialogue n'est pas encore rompu. Nous arrivons enfin à l'âge classique défini par Foucault lui-même qui s'étale de la moitié du XVII ème siècle jusqu'à la fin du XVIII. Et là tout change. Car si la Renaissance avait donné la parole aux fous, l'âge classique va les réduire au silence. La création de l'Hôpital Général à Paris en 1656 inaugure pour Foucault l'ère du grand renfermement. Le fou va être interné aux côtés des vagabonds, des débauchés, des homosexuels, des truands dans des centres visant à faire travailler ceux qui pèsent comme une charge sur la société. Cet internement n'a pas une visée médicale comme on peut le constater, mais comporte plutôt un objectif d'ordre moral, social et économique. Toutefois à la fin du XVIII ème siècle on se rend compte de l'erreur économique de ce grand renfermement (il manque de bras d'autant plus avec la Révolution industrielle) alors on décide de relâcher tous ceux qui peuvent exercer une activité. Tous donc sauf les fous. Et voilà que la médicalisation de la folie est possible. La folie devient déraison et est cette fois-ci clairement opposée à la raison. Ne l'oublions pas nous somme en plein siècle des Lumières. Pour Foucault, contrairement à ce que proclament ces derniers, le rationalisme est facteur de souffrance et de servitude. Il se fonde sur le principe de négation permettant donc de produire par là même la raison, l'exclusion et l'enfermement. C'est ainsi que naquit la psychiatrie dont Pinel reste la figure majeure. La folie étant donc médicalisable, l'asile, avec lui, devient un lieu où il faut corriger, guérir. Il s'agit d'une forme d'orthopédie sociale. L'asile s'inscrit dans une vision conformiste, devenant le lieu de l'uniformisation sociale et morale. Maintenant que le fou est seul, on le considère comme malade mental. Si le fou est libéré de ses chaînes, il est désormais soumis au regard médical.
Dans
Naissance de la clinique, Foucault fait de même avec les malades. Je me permets d'être un peu plus évasif sur cet ouvrage en raison de mon incompétence à en rendre compte par sa difficulté. Reste que dans ce livre Foucault analyse les modifications du regard médical qui en parallèle transforme l'objet sur lequel elle exerce. Enfin dans
Surveiller et punir, Foucault s'intéresse à la naissance de la prison et donc, son corollaire, le délinquant. Sous l'Ancien Régime Foucault explique que pour punir quelqu'un qui avait commis un crime ou un délit, on lui faisait subir un châtiment. Il faut comprendre cela comme un rituel politique. La loi étant la volonté du souverain, si celle-ci est bafouée elle doit alors être automatiquement restituée et réparée. De même il était mal vu de ne pas assister à ces séances de châtiment car cela pouvait signifier que l'on se moque du pouvoir du roi. Mais au XVIIIème siècle, ces barbaries vont de moins en moins remporter l'adhésion des spectateurs. Le peuple a de plus en plus de mal à supporter tout cela. Ainsi tout au long du siècle des Lumières, un mouvement humaniste porté par des philosophes, juristes, etc. pour condamner ces actes. Parallèlement toute une série d'illégalismes naît. Avec l'augmentation de la richesse due à la Révolution Industrielle, les bourgeois sont la cible de vols et chapardages. De l'attaque des droits seigneuriaux, on passe à l'attaque des bien privés. Ces deux trajectoires se conjuguant amènent les bourgeois et les humanistes des Lumières à repenser la punition. Ainsi ce droit de punir se déplace de la vengeance du souverain à la défense de la société. Désormais l'essentiel est de mettre hors d'état de nuire, il s'agit de dresser les corps et les âmes. A ce moment le rationalisme naissant est en train de générer le rêve d'une société technique de progrès et efficace. Une société où l'utilitarisme est de mise. On a donc l'utopie d'une société qui assure le contrôle parfait des individus. Cet idéal de contrôle va naître avec Bentham et son Panoptique : un bâtiment circulaire divisé en cellules isolées mais vitrées de sorte que chaque occupant puisse être observé du centre sans être vu. Dès lors il y a une accumulation de savoir et ce savoir va en retour renforcer le pouvoir déjà écrasant. D'où l'expression de « savoir-pouvoir » que Foucault crée. Il n'y a pas d'exercice d'un pouvoir sans la constitution corrélative d'un champ de savoir. Plus globalement pénitencier, asile psychiatrique, maison de correction, école, hôpital sont des instances de contrôle individuel opérant sur un double mode ; celui du partage binaire et du marquage (fou/non fou ; dangereux/inoffensif ; normal/anormal , etc.). La prison est l'institution qui définit et désigne les illégalités.
Avant cela, Foucault avait écrit
Les Mots et les choses, le livre qui fit un bruit retentissant à l'époque et le révéla donc au grand public. Dans cet ouvrage Foucault explique que la manière dont les savoirs se constituent et se développent toujours dans une épistémè autrement dit dans des cadres généraux de la pensée propres à une époque, sur un socle commun de notre culture. Jusqu'à la fin du XVIème siècle, l'étude du monde repose sur la ressemblance et l'interprétation. Au milieu du XVIIème siècle se produit un renversement avec l'apparition d'une nouvelle épistémè reposant sur la représentation et l'ordre, où le langage occupe une place privilégiée. Mais cet ordre sera écarté par une autre épistémè au début du XIXème siècle placée sous le signe de l'histoire qui voit pour la première fois apparaître l'homme dans le champ du savoir. C'est la naissance des sciences humaines. L'homme est ici à la fois objet et sujet. C'est pourquoi Foucault fit scandale en achevant son livre en annonçant la mort de l'homme lequel serait destiné à s'effacer «
comme à la limite de la mer un visage de sable (pour l'anecdote Foucault eu l'idée de cette belle phrase en regardant une plage par le hublot d'une fenêtre alors qu'il décollait d'un avion) ». C'est ainsi que le philosophe français fut qualifié d'anti-humaniste.
En d'autres termes la pensée de Foucault a été une véritable archéologie du savoir. De fait il pose la question de la vérité. Plus tard le penseur français fera un retour sur son œuvre comme pour la synthétiser à ce qui l'a toujours motivé au fond. Toutes ses recherches vont dans un même sens. Il s'agit de savoir comment se sont fondés des jeux de vérité divers à travers lesquels le sujet est devenu objet de connaissance. Il en est de même s'agissant du premier tome de son historie de la sexualité où Michel Foucault explique comment des pratiques d'aveu et de confession, bref cette « volonté de savoir » a permis de médicaliser le sexe. Et ainsi produire « LA » sexualité. Parler donc de vos désirs et je dirais ce qu'il en est. Mais dès le tome 2 de son grand œuvre sur la sexualité, Foucault étudie la constitution du sujet comme objet pour lui-même cette fois-ci. De la production du sujet par un sujet extérieur, on arrive à la production du sujet par soi-même. Plus globalement, Foucault a donc étudié les différents modes d'objectivation du sujet. D'où l'importance des relations de pouvoir. Car c'est à travers différentes techniques et pratiques agissant sur le comportement des individus que se forment, se modifient, se construisent des manières de faire, de se conduire. Ceci ne signifie pas qu'il y a un abus de pouvoir fabriquant fous, malades, délinquants, etc. Mais cela veut tout simplement dire que des formes diverses de gouvernement des individus ont été déterminantes dans les différents modes d'objectivation du sujet.
Michel Foucault est donc un penseur actuel, qui a hélas laissé derrière lui une œuvre inachevée. Il laisse donc aussi un vaste de champ de travail qui reste à entreprendre. Grâce à lui de nombreux travaux ont été accomplis. Les questions relatives au biopouvoir et à la biopolitique sont aujourd'hui d'une importance capitale. La médicalisation de notre société fait également débat tandis que l'institution pénale et psychiatrique est en pleine crise. Qu'on le veuille ou non, Foucault est incontournable aujourd'hui pour comprendre certains problèmes contemporains. Et il demeure le plus grand penseur français de la seconde moitié du Xxème siècle. Pas moins.
Morceau du jour :
The Troublemakers - Get Misunderstood